Retour à l'âge de pierre
du versionning
dashboard_V0_3mai.html
dashboard_V0_pierre.html
dashboard_V1.html
dashboard_V1_def.html
dashboard_V1_def_final.htmlSi vous faites ce métier depuis quelques années, ces noms de fichiers vous donnent des sueurs froides. Si vous débutez, vous vous demandez sans doute pourquoi je colle une liste de fichiers en tête d’article.
En 2026, je vois encore passer ça sur ma boîte mail. Sauf que ce ne sont plus les habitués du Word des années 2000 qui me les envoient. Ce sont des gens qui, il n’y a pas si longtemps, n’avaient jamais ouvert un éditeur de code.
Les nouveaux explorateurs.
Le retour de Dreamweaver
J’ai 14 ans la première fois que j’ouvre Dreamweaver. Je tape des balises HTML les unes après les autres sans trop comprendre ce que je fais, et la page s’affiche dans le navigateur. Le champ des possibles me paraît infini, ma seule limite c’est mon imagination.
Je retrouve cette étincelle chez les gens qui ouvrent Claude pour la première fois aujourd’hui. Des chefs de projet, des marketeurs, des juristes. Ils décrivent ce qu’ils veulent et ça apparaît. Pas une maquette mais du code qui tourne. La première fois que j’ai vu ça en démo, j’ai souri comme un gamin.
Ça ressemble beaucoup à ce que j’ai vécu à 14 ans, en plus fort. Sauf qu’en trente ans, l’écosystème a un peu changé.
L’âge de pierre du versionning
Ces explorateurs ne connaissent pas Git. Ils ne savent même pas qu’il existe. Alors ils font ce que tout le monde faisait avant eux : ils dupliquent le fichier et ils le renomment.
dashboard_V0_3mai.htmlLinus ne regarde pas ça ! Je ne juge personne, j’ai fait pire à leur âge. Mais je vois l’archéologie pré-Git se rejouer sous mes yeux, en accéléré, en 2026. Les mêmes frictions, les mêmes modifications qui se perdent, et ce « qui a la dernière version ? » qui traîne dans un thread de mail à quinze participants.
Il a fallu presque vingt ans pour industrialiser les outils de versionning. Subversion, Mercurial, Git, on a accumulé des décennies de bonnes pratiques pour travailler à plusieurs sur du code. Toute cette couche est invisible pour les nouveaux venus. Ce n’est pas leur faute, personne ne leur a montré.
Le flip
Les développeurs ne sont pas morts. Pas encore.
Quand j’ai vu Claude Code, je l’ai d’abord ignoré. Puis il était partout, je n’ai plus pu, alors je l’ai essayé, et là j’ai compris.
Notre échelle de métier vient de se décaler d’un cran. Ceux qui savaient faire deviennent des experts, et les experts deviennent des maîtres. Pour un développeur qui sait où il va, Claude Code est un levier énorme. Encore faut-il savoir où l’on va, justement.
Quand vous lisez un plan généré par l’IA et qu’au bout de trois lignes vous sentez qu’elle part dans le décor, c’est ça, l’expertise. Ce n’est pas taper plus vite, c’est flairer la mauvaise route et corriger la trajectoire avant que la voiture ne quitte le bitume. Mes années d’erreurs servent à ça maintenant.
Pour combien de temps encore, je n’en sais rien.
Accompagner ou réfuter
Notre métier vient de changer d’un coup, et on a un choix à faire.
Le réflexe facile, c’est de réfuter. Se moquer des `dashboard_V1_def.html`, regarder ailleurs, expliquer que ce n’est pas du vrai dev et que ces gens vont droit dans le mur. C’est sans doute vrai. Ça n’avance à rien.
Accompagner demande plus d’effort. Leur montrer Git, leur apprendre ce qu’est une branche, leur expliquer pourquoi un fichier qui gonfle sans fin finira par les enterrer. Leur passer ce qu’on a appris à nos dépens.
Le développement est un métier passion, en tout cas pour les gens de ma génération. Cette passion, c’est aussi une responsabilité. On a déjà accompagné des arrivants, avec les bootcamps, avec les reconversions, on connaît la chanson. Cette fois l’arrivée est plus massive et plus rapide, mais la mécanique n’a pas changé. Si on ne le fait pas, ces explorateurs réinventeront dans la douleur ce qu’on a mis trente ans à construire.
Le vent nouveau
Et puis ces gens nous apportent quelque chose.
Ils ne pensent pas comme nous. Ils n’ont pas nos réflexes ni nos cadres, ce qui veut dire qu’ils n’ont pas non plus nos angles morts. Là où on voit une contrainte technique, eux voient un usage. Ils vont construire des trucs qu’on n’aurait jamais imaginés, et tant mieux.
C’est la première fois depuis longtemps que je suis aussi curieux de ce qui vient. Pas à cause de la technologie, elle est impressionnante mais ça n’a jamais suffi. Plutôt parce que les gens autour changent, et ce sont eux qui font les bonnes histoires.
Et après ?
Il y aura un moment où ils n’auront plus besoin de nous. Quand, aucune idée. Pas demain, sans doute pas dans cinq ans. Mais c’est lancé, et le nier reviendrait à nier ce gamin de 14 ans devant Dreamweaver qui découvrait qu’il suffisait de taper du texte pour faire apparaître une page.
D’ici là, on a un boulot. Pas coder à leur place, ils s’en sortiront très bien. Leur montrer ce que nos cicatrices nous ont appris, et ensuite regarder où ils vont.



